Partager l'article ! De l'irrévérence et de la transgression constantes, qu'il faut s'en méfier: "Toutes les bêtes à Bon Dieu du dérangeant, du subversif, d ...
"Toutes les bêtes à Bon Dieu du
dérangeant, du subversif, de l'anticonsensuel et du politiquement incorrect sont aux postes de commande pour imposer la Culture comme consensus antoconsensuel,
le dérangement comme routine artistique, la subversion sous subventions, et la provocation en paquets-cadeau dans lequel toutes les bonnes causes médiatiques sont présentées comme des conquêtes
radieuses mais aussi dangereuses de l'esprit. A chaque heure du jour et de la nuit, les plus prosternés des employés de la Machine cordicolienne (N. d. a. : de coeur) font,
de leur élocution vitrifiée, l'apologie de la marginalité. Fonctionnaires de la récupération, rentiers de l'indignation démagogue, pamphlétaires salariés, imprécateurs dans le sens du vent,
flagellateurs homologués, mutins en chambre, espions en pantoufle : ces forces d'occupation du centre adorent la marge comme leur miroir sans tain ; et ne cessent d'offrir à l'admiration du
public des panégyriques du centre plein de marges. Occupant le centre, ils tiennent à faire croire que l'insubordination y réside aussi. Sous cette couverture "frondeuse", ils peuvent continuer
tranquillement leurs exactions mafieuses. Les bouffons les plus consentants se disent révolutionnaires sans être réfutés. Les plus sombres calotins de l'intellegentsia peuvent sans risque se
prétendre les adversaires de ce "clergé intellectuel" dont ils tiennent leur peu d'apparence. Toutes les souris rugissent dans le soir de l'Histoire. A Cordicopolis, il est devenu banal de voir
s'autoproclamer politiquement incorrect n'importe quel plumitif d'influence plus engoncé dans sa renommée de courtisan en papier mâché que les apparatchiks soviétiques dans leur pardessus lors
des défilés des 1er Mai de la grande époque. C'est à l'abri de ce label qu'ils continuent à s'occuper du marché et qu'ils calculent leurs intérêts. L'histoire de ces quinze ou vingt dernières
années, à Cordicopolis, est celle de l'éradication, plus ou moins consciente et violente, du principe de contradiction (alternative, pouvoir des oppositions, prestige des antithèses, choix des
possibles), plus largement de toute négativité, au profit (et parce qu'il faut bien, comme disait Kojève, que l'homme puisse faire semblant de continuer à s'opposer à lui-même et aux autres)
d'une sorte d'"autonégativité intersubjective" qui est la négativité de remplacement d'une période béate, par ailleurs, de sentir s'effacer les "identités". D'où cette pléonasmisation généralisée
dont il est possible, aujourd'hui, d'admirer tant d'exemples. (...).
(Philippe Muray, Désaccord parfait, Paris, Gallimard-Tel, 2000, pp. 17-18.)
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