Mercredi 2 septembre 2009 3 02 /09 /Sep /2009 16:51
"Parfois je me demande si je ne m'abuse pas moi-même, me croyant subtil et pénétrant ; que toutes ces réflexions, ces choses observées dehors, ces informations des journaux, si je les agençais comme elles doivent l'être, simultanément et sans rien m'en dissimuler, précipiteraient en une évidence à quoi je n'avais pas le courage de me rendre ; que ces calamités nouvelles et multipliés sous le soleil, ces statistiques aberrantes, cet enlaidissement inouï jusqu'à en être étrange, ces phénomènes à quoi on assiste sans en apercevoir les causes et plus généralement ce cours violent des événements comme une avalanche ; que cette impression de nullité, de vie artificielle au sein d'un temps mort, cette absence complète de toute idée vers l'avenir, cette inintelligibilité universelle où même le présent se dérobe à nos sensations, où l'on ne trouve aucune trace de son propre passé, où toute aura a disparu des visages, où l'on ne croise que les regards de cas désespérés à qui on ne l'a pas dit ; si tous ces intersignes que j'interprète funestes, cette multitude et variété de prodiges et de présages horribles, où je crois lire les prémices d'un effondrement toujours imminent du système de la vie terrestre, les tristes symptômes d'une détérioration peut-être irréversible de l'âme humaine ; ne sont pas plutôt le résultat de cet effondrement et de cette mutilation ; si nous ne survivons pas en fait posthumes à la fin du monde qui a déjà eu lieu ; ac zombi."
(Baudouin de Bodinat, La vie sur terre, Editions de l'encyclopédie des nuisances, 2008, p. 83.)

J'imagine qu'il y a une contradiction en citant l'extrait d'un tel texte et sa publication numérique. J'en prends acte, préférant faire connaître des ouvrages superbes plutôt que de les recouvrir de silence.
Par Samuel - Publié dans : Citations
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 28 août 2009 5 28 /08 /Août /2009 20:11

Auteur d’un unique album (pour le moment), ce groupe anglais s’inscrit dans la mouvance des Grandaddy, Sparklehorse, Mercury Rev et réussit une synthèse parfaite de pop que l’on pourrait qualifier de baroque. Corsetés d’arrangements précis et subtils, habillés d’une voix étonnamment proche du chanteur d’Eels -l’âpreté en moins-, construits dans la longueur et sur différents paliers, les morceaux délivrent un onirisme maîtrisé et sobre. Point d’orgue de cet album, le magistral Donald Pleasance qui scotche littéralement au casque par sa construction qui accompagne l’auditeur neuf minutes durant au travers d’une mélodie rêveuse, doucement mélancolique et ouatée. Un disque très rare en somme que l’on garde jalousement, un vol dense et haut perché, une magnifique invitation à la contemplation et au détachement de soi.  

Par Samuel - Publié dans : Musique
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 19 août 2009 3 19 /08 /Août /2009 18:33
Dix personnes se réunissent pour le week-end dans un presbytère transformé en manoir avec pour seul objectif de faire la fête ; l'intrigue est d'une simplicité biblique, les interactions entre les personnages moins. En effet, cette orgie sera marquée par l'étrangeté, entre le mélange d'individus très différents et les énormes quantités d'alcool et de drogues variées ingérés. Mais cette beuverie, pour monumentale qu'elle soit, serait banale sans les tentatives, souvent infructueuses, de plonger dans les délices d'une sexualité débridée. Malheureusement, derrière cet hédonisme chimique et lubrique tant motivé par la disparition de tout attachement et sentiment que par l'anéantissement de toute perception et d'action logique affleurent les angoisses, déceptions, solitudes, frustrations et violences provoqués par cette réunion festive. L'accent sadien de cette permissivité totale ne motive même pas les acteurs de cette pantalonnade qui ne trouvent derrière ces élans prometteurs que des mots vidés de tout rapport à la réalité. Parmi ces personnages, mentionnons Keath, le nain obèse dont la vie est un désastre absolu (et que cette fête sera très loin de ménager en le désignant comme un parfait bouc-émissaire) ; Andy, bagarreur à l'agressivité maladive élévé pourtant dans une communauté hippie ; Marvell, intellectuel allumé foireux expert en drogues (pastiche hilarant de Timothy Leary) ; Giles, milliardaire alcoolique obsédé par la perte de ses dents ; Roxeanne, plantureuse créature s'amusant à se prostituer gratuitement...Si le dérèglement de tous les sens survient rapidement, l'apathie générale qui s'ensuit laisse libre cours à des conversations ineptes (signalées par la condensation "ces conversations" revenant constamment au cours de l'intrigue, comme pour mieux illustrer la vacuité des propos tenus en seulement deux mots) et à des relations sexuelles totalement loupées. Cette aboulie pathétique chancellera à peine malgré l'irruption d'un mystérieux personnage, Johny, vengeur invisible qui terrorise la quasi totalité des protagonistes en les mettant face à leurs peurs les plus profondes...
 
Dans ce roman écrit en 1975, Martin Amis nous livre une satire féroce des délivrances supposées des révolutions sexuelle et chimique. La citation de Ménippe mise en exergue du livre ne laisse d'ailleurs aucun doute à ce propos. Loin de prévoir le monde tel qu'il sera, le but du satiriste est de "le décrire tel qu'il est est". Par le biais d'une fiction cruelle, Amis s'amuse de la viduité des personnages qu'il malmène sans aucune pitié. Ce faisant, il explore les contradictions d'idéologies prétendant libérer l'esprit et le corps et anticipe le nouvel asservissement masqué derrière une émancipation vicieuse. Cette libération dérisoire (à coup de "jouissez sans entraves", ou encore, beaucoup plus récemment, du "tout, tout de suite, sans effort", le merveilleux slogan de Canal +, ramassant en peu de mots l'idéal de nombre d'individus), poussée dans ses suites logiques, a pour conséquence d'assimiler les relations -ou performances- sexuelles au seul épanouissement possible sans laisser la moindre opportunité aux sentiments, à l'amour, à la fidélité et à la tradition qui incarnent autant de ces poupées crevées donnant le titre au roman. Malgré certaines réserves, déclarées sporadiquement, de la part des personnages masculins et féminins vis-à-vis de cette mascarade, on ne peut que sourire et s'inquiéter du comportement de ces pantins, dont l'évocation est à peine exagérée, qui imaginent trouver dans la subversion routinisée, autrement dit n'entraînant aucune réaction de par sa routinisation et sa répétition -le passage magistral décrivant une pièce de théâtre jouée par des "conceptualistes" le montre puissamment-, et l'arrachement à des moeurs rétrogrades et passéistes le seul mode d'existence valant la peine d'être vécu. Inutile de dire que les trentes dernières années ont peu modifié cet état de fait. 
 
Par Samuel - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 19 août 2009 3 19 /08 /Août /2009 16:38

"(...) Mais l'exemple le plus accomplie réside sans aucun doute dans ces questionnaires dont l'IFOP a le secret et qui, pour pouvoir désigner comme normale une position normalement perçue - même par ses défenseurs - comme de droite, engendrent une impossible position ultra-conservatrice : "D'après ce que vous savez, les entreprises privées en France font-elles trop de bénéfices, des bénéfices normaux, des bénéfices insuffisants ?" (IFOP, avril 1970).
A l'effet de fermeture des possibles que produit tout questionnaire à réponses préformatées en constituant un univers de réponses légitimes tacitement donné pour fini et complet, on ajoute l'effet de fausse symétrie : sous apparence de produire une réponse exigée par la stricte neutralité scientifique ("pas assez"), on fait apparaître la réponse favorable au status quo, c'est-à-dire conservatrice, comme "normale", c'est-à-dire comme non marquée politiquement. Le milieu n'étant jamais par définition que la double négation des extrêmes, on peut par construction faire de n'importe quelle position un centre en produisant l'espace à trois points dont deux, les extrêmes, sont construits de façon à engendrer une position moyenne, médiane, modérée, tout en donnant à croire que l'espace ainsi construit préexiste au point neutre qui en est la seule raison d'être"  
(Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, La production de l'idéologie dominante, Paris, Raison d'agir-Démopolis, 2008, p.80. Article originellement paru dans les Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°7, 1976)

Si tout sondage n'est pas à proscrire (encore que...), une interrogation plus critique sur ceux-ci aide à mieux en comprendre le soubassement idéologique et la fausse neutralité qui préside à leur usage politique et médiatique. L'usage maladif et obsessionnel de ces instruments actuellement est fonction inverse de leur utilité sociale, politique et intellectuelle. A conseiller sur toutes ces questions un ouvrage qui apporte une analyse complète et plus dépassionnée  : Patrick Lehingue, Subunda : coups de sonde dans l'océan des sondages, Paris, Editions du croquant, 2007. 

Par Samuel - Publié dans : Citations
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 9 août 2009 7 09 /08 /Août /2009 17:11

"J'observe ensuite que tous ces gens semblent satisfaits d'eux-mêmes et de l'univers ; c'est étonnant, voire un peu effrayant. Ils déambulent sobrement, arborant qui un sourire narquois, qui un air abruti. Certains parmi les plus jeunes sont vêtus de blousons aux motifs empruntés au hard-rock le plus sauvage : on peut y lire des phrases telles que : "Kill them all ! ", ou "Fuck and destroy" ; mais tous communient dans la certitude de passer un agréable après-midi, essentiellement dévolu à la consommation, et par là même de contribuer au raffermissement de leur être" (M. Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, J'ai lu, 1994, p. 70.)

Par Samuel - Publié dans : Citations
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus