Mercredi 1 avril 2009 3 01 /04 /Avr /2009 20:09




Christian Gailly – Nuage Rouge, Minuit , coll « double », 2007 [2000] :


Ecrivain français, Christian Gailly a publié une dizaine d’ouvrages, tous parus aux éditions de Minuit. Dans ce roman au style minimaliste, c’est un fait divers qui structure la narration, aussi banal et sordide que ceux dont sont chargées les actualités. Le narrateur conduit sur une route vendéenne et croise la voiture de son ami Lucien. Etrangement, ce n’est pas celui-ci qui est au volant mais une femme, visiblement tâchée de rouge. Le mystère de  cette substitution sera vite révélé. L’intrigue est ainsi réduite au maximum et s’éloigne rapidement de l’énigme de cette présence inattendue. En suivant le narrateur, on s’attache moins au fait divers qu’au rapport ambigu entretenu avec les trois autres personnages présents : sa femme Suzanne, Lucien, et Rebecca, la fameuse conductrice d’origine scandinave.


Le roman progresse par ellipse, le bégaiement originel du narrateur n’étant sans doute pas étranger à ce morcellement. Les pièces s’assemblent petit à petit pour livrer une vision d’ensemble de l’histoire. La relative stabilité du début laisse vite la place au délitement qui anime les rapports entre les personnages : la distance du narrateur avec sa femme, la haine discrète qui l’unit à Lucien, son rapprochement avec Rebecca. Œuvre énigmatique en réalité, oscillant sans cesse entre le désenchantement d’un narrateur plongé en pleine crise existentielle et la volonté de vengeance de Lucien, dont l’identité s’avère ruinée. Il serait dommage de passer à côté de ce court texte grâce au mélange réussi des genres. D’autant plus que le dénouement saisissant permet de saisir toutes les facettes de ce thriller kaléidoscopique et vaut à lui seul la lecture.

Par Samuel - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 13 janvier 2009 2 13 /01 /Jan /2009 16:59
Troisième album de ce chanteur anglais, Moi et mon camion fait se chavirer nos oreilles. On s'attendait à moins. L'estime critique (notamment dans Télérama) n'empêche jamais une forme d'appréhension avant l'écoute d'un nouveau disque. Encore plus à l'heure où les disques ne sont plus du mois, ni de la semaine (merci NME) mais du jour même ! Sans oublier notre stupeur en ouvrant la boîte , découvrant une figure singulière plus proche de l'amateur de tuning (pardon aux chasseurs de préjugés) que d'un orfèvre en "pop-song" subtiles.
Et pourtant, cet album constitue une franche réussite, avec The Eviction song, merveille de chanson délicate. La suite est du même acabit : arrangements raffinés, construction de certains morceaux audacieuse, mélange de pop, de folk plus classique et d'électro discrète. Ce mélange des genres sied à merveille à l'album qui contient, entre autres bons morceaux, The Last Waltz, Presume Too Much, et, bijou extraordinaire : Malcolm.
Ce morceau constitue, pour moi, l'une des plus belles chansons de ces dernières années, dans la catégorie pop, assez lâche avouons-le. A partir d'1 minute et 40 secondes, au casque, ce titre acquiert une dimension sublime, ouvrant les portes d'une méditation infinie.
Si vous cherchiez une incarnation musicale de la mélancolie, vous trouverez dans cette oeuvre l'instrumentalisation idoine, tout comme Le Voyageur au-dessus de la mer de nuage nous fait accéder au sublime, à cette impression de puissance de la nature. L'art, selon Nietzsche, doit "proclamer la reconnaissance devant le bonheur dont on a joui" (cité par P. HADOT, N'oublie pas de vivre : Goethe et la tradition des exercices spirituels, Paris, 2008, Albin Michel, p. 267.). Je ne peux que souscrire à cette définition et remercie Merz pour m'avoir "délivré quelques instants des pesanteurs terrestres", si lourdes parfois.
Par Samuel - Publié dans : Musique
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 6 novembre 2008 4 06 /11 /Nov /2008 17:54

Est-ce que l'art, la science, la philosophie, et in fine, la civilisation dont s'enorgueillissent ses plus fidèles laudateurs, ont contribué à améliorer la condition humaine et à diminuer les inégalités ? Rousseau s'attaque à cette large question dans cet essai philosophique fondateur, dissipateur de mythes, et notamment du Progrès, usurpation téléologique à laquelle l'auteur oppose le pluriel des progrès. Son propos n'est pas de vouer aux gémonies l'art, la science ou la civilité mais de noter, qu'au sein de l'amélioration de chacune de ces créations humaines, n'émerge aucun mieux-vivre, ni aucune disparition des inégalités qui ont même tendance à s'aggraver avec leur développement. Ce texte, éminemment subtil (à condition d'aimer la prose si ouvragée du XVIIIème), n'est rien de moins qu'un plaidoyer en faveur des laissés pour compte, des tribus exotiques sur lesquelles quelques observateurs avaient pu produire des observations. Rousseau prend sa plume afin de défendre les opprimés contre les plus fidèles zélateurs d'une culture qui ne cesse (déjà) de s'aveugler sur ses conséquences désastreuses. Il façonne également l'un des premiers livres d'anthropologie, en substituant la compréhension des indigènes (par empathie plus que par la pratique du terrain) à la supériorité inquestionnée des conquérants, introduisant par là même un relativisme sain dans la compréhension de l'« Autre ». Il introduira, entre autres,  la sociologie en prêtant une réelle attention aux causes sociales favorisant telle ou telle façon de vivre (et Durkheim ne s'y est pas trompé). Contre l'état de nature hobbesien favorisant la guerre de tous contre tous, Rousseau prend le parti, purement idéal typique et hypothétique comme il le précisera, d'un état originel dans lequel les « bons sauvages » ne peuvent être plus éloignés de conditions de vie inégalitaires. « Il prend l'envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage » dira Voltaire, forcément caustique. Et on pourrait le suivre dans cette voie si l'on ne voyait dans cette oeuvre qu'un simple gémissement prenant à contrepieds la pensée dominante qui n'a fait que prendre de l'ampleur et de l'assurance par la suite. Mais il s'agit de plus que cela. Et le rire s'efface devant l'acuité d'un regard désenchanteur, sûr de soi et de sa remise en cause d'un modèle qui flatte le narcissisme et le paraître du plus grand nombre pour mieux s'exonérer de vraies questions morales et politiques.

Par Samuel - Publié dans : Livres de sciences humaines
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus