Lundi 7 décembre 2009 1 07 /12 /Déc /2009 01:56

"D'ailleurs, il allait devenir premier clerc : c'était le moment d'être sérieux. Aussi renonçait-il à la flûte, aux sentiments exaltés, à l'imagination ; - car tout bourgeois, dans l'échauffement de sa jeunesse, ne fût-ce qu'un jour, une minute, s'est cru capable d'immenses passions, de hautes entreprises. Le plus médiocre libertin a rêvé des sultanes ; chaque notaire porte en soi les débris d'un poète"
(Gustave Flaubert, Madame Bovary, Folio, p. 378.)

Par Samuel - Publié dans : Citations
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Lundi 7 décembre 2009 1 07 /12 /Déc /2009 01:52

"Pour ceux qui confondent le mouvement avec le progrès, la situation semble se résumer à ceci que, même si on ne sait pas très bien où l'on va, il est important, en tout cas, d'y aller le plus vite et le plus énergiquement possible"
(Jacques Bouveresse, Essais 2 : l'époque, la mode, la morale, la satire, Marseille, Agone, p.174.)

Par Samuel - Publié dans : Citations
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Mardi 22 septembre 2009 2 22 /09 /Sep /2009 17:53

Une modeste salle à la lumière blanche d’un pole emploi parisien. La session de recrutement pour les magasins de la Fnac débute. L’arrivée des postulants se fait en groupe d’un seul tenant, une dizaine de personnes, étudiantes pour la plupart, prêtes à entendre les deux truffes de la boîte d’intérim expliquer l’alpha et l’omega des métiers de vendeurs et de caissiers. Le premier, d’une banalité effrayante dans son pantalon en Tergal, sa chemise bleutée et sa coupe en brosse, se tait et se met sur le côté, comme pour mieux souligner sa molle prestance, rappeler son indifférenciation qui m’empêchera de me souvenir de sa tête, déjà perdue parmi d’autres têtes de gestionnaires de ressources humaines, tellement interchangeables. L’autre, sûre d’elle, à la limite de l’arrogance, dirige la séance. Elle commence par un bref historique d’un intérêt prodigieux sur l’histoire de l’entreprise d’intérim à laquelle elle semble fière d’appartenir. « Troisième groupe mondial quand même » dit-elle, étonnée quand elle apprend notre ignorance sur Randstad. Endormi malgré les inflexions agressives de sa voix, je peine à considérer ses paroles comme dignes d’écoute. Puis elle insiste sur la spécificité des boîtes d’intérim qui, contrairement à ce que je pensais, ne favorisent pas l’exploitation par différents types de contraintes mais laissent libre cours à l’individu en laissant s’épanouir sa flexibilité. Merveilleuse découverte que cette matinée m’a permis d’entrevoir : des inepties naturalisées, dont l’évidence n’est jamais remise en question et qui, par conséquent, sont acceptées paisiblement par des individus qui ne s’étonnent pas le moins du monde de cette kyrielle de contraintes. Horaires changeants, pas de magasin fixe, impératifs commerciaux drastiques, cadre de travail impliquant une souplesse extraordinaire ; le travail temporaire aurait commencé dans les années 70 pour les emplois de la sidérurgie. Il est toujours surprenant de constater que derrière les tartufferies hilarantes et ostentatoires cherchant à moraliser le capitalisme, l’époque actuelle réussit à faire disparaître le bon sens moral, à annihiler toute résistance face à cette avalanche de bizarreries professionnelles en les considérant comme allant de soi. Car derrière cette nouvelle servitude volontaire se cachent tout autant l’anéantissement de la présence à soi -plus subi que choisi- que l’inéluctable besoin financier destiné à maintenir et à rendre désirable la seule vie qui vaille : celle qui se vautre dans la consommation.

Par Samuel - Publié dans : Expériences variées
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Mardi 22 septembre 2009 2 22 /09 /Sep /2009 17:23

"On peut rappeler dès l’abord la singulière prédilection de la pensée scientifique pour ces explications mécaniques, statistiques et matérielles auxquelles on dirait qu’on a enlevé le cœur. Ne voir dans la bonté qu’une forme particulière de l’égoïsme ; rapporter les mouvements du cœur à des sécrétions internes ; constater que l’homme se compose de huit ou neuf dixièmes d’eau ; expliquer la fameuse liberté morale du caractère comme en appendice automatique du libre-échange ; ramener la beauté à une bonne digestion et au bon état des tissus adipeux ; réduire la procréation et le suicide à des courbes annuelles qui révèlent le caractère forcé de ce que l’on croyait le résultat des décisions les plus libres ; sentir la parenté de l’extase avec l’aliénation mentale ; mettre sur le même plan la bouche et l’anus, puisqu’ils sont les extrémités orale et rectale d’une même chose… : de telles idées, qui dévoilent en effet dans une certaine mesure les trucs de l’illusionnisme humain, bénéficient toujours d’une sorte de préjugé favorable et passent pour particulièrement scientifiques. C’est sans doute la vérité qu’on aime en elles ; mais tout autour de cet amour nu, il y a un goût de la désillusion, de la contrainte, de l’inexorable, de la froide intimidation et des sèches remontrances, une maligne partialité ou tout au moins l’exhalaison involontaire de sentiments analogues."
(Robert Musil, L'homme sans qualités, tome 1, pp.381-382.)

Par Samuel - Publié dans : Citations
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Vendredi 4 septembre 2009 5 04 /09 /Sep /2009 12:48

"Toutes les bêtes à Bon Dieu du dérangeant, du subversif, de l'anticonsensuel et du politiquement incorrect sont aux postes de commande pour imposer la Culture comme consensus antoconsensuel, le dérangement comme routine artistique, la subversion sous subventions, et la provocation en paquets-cadeau dans lequel toutes les bonnes causes médiatiques sont présentées comme des conquêtes radieuses mais aussi dangereuses de l'esprit. A chaque heure du jour et de la nuit, les plus prosternés des employés de la Machine  cordicolienne (N. d. a. :  de coeur) font, de leur élocution vitrifiée, l'apologie de la marginalité. Fonctionnaires de la récupération, rentiers de l'indignation démagogue, pamphlétaires salariés, imprécateurs dans le sens du vent, flagellateurs homologués, mutins en chambre, espions en pantoufle : ces forces d'occupation du centre adorent la marge comme leur miroir sans tain ; et ne cessent d'offrir à l'admiration du public des panégyriques du centre plein de marges. Occupant le centre, ils tiennent à faire croire que l'insubordination y réside aussi. Sous cette couverture "frondeuse", ils peuvent continuer tranquillement leurs exactions mafieuses. Les bouffons les plus consentants se disent révolutionnaires sans être réfutés. Les plus sombres calotins de l'intellegentsia peuvent sans risque se prétendre les adversaires de ce "clergé intellectuel" dont ils tiennent leur peu d'apparence. Toutes les souris rugissent dans le soir de l'Histoire. A Cordicopolis, il est devenu banal de voir s'autoproclamer politiquement incorrect n'importe quel plumitif d'influence plus engoncé dans sa renommée de courtisan en papier mâché que les apparatchiks soviétiques dans leur pardessus lors des défilés des 1er Mai de la grande époque. C'est à l'abri de ce label qu'ils continuent à s'occuper du marché et qu'ils calculent leurs intérêts. L'histoire de ces quinze ou vingt dernières années, à Cordicopolis, est celle de l'éradication, plus ou moins consciente et violente, du principe de contradiction (alternative, pouvoir des oppositions, prestige des antithèses, choix des possibles), plus largement de toute négativité, au profit (et parce qu'il faut bien, comme disait Kojève, que l'homme puisse faire semblant de continuer à s'opposer à lui-même et aux autres) d'une sorte d'"autonégativité intersubjective" qui est la négativité de remplacement d'une période béate, par ailleurs, de sentir s'effacer les "identités". D'où cette pléonasmisation généralisée dont il est possible, aujourd'hui, d'admirer tant d'exemples. (...).
(Philippe Muray, Désaccord parfait, Paris, Gallimard-Tel, 2000, pp. 17-18.)

Par Samuel - Publié dans : Citations
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